Du matin jusqu’au soir je passais le plus clair de mon temps à l’embellir en arrosant mon jardin de mots jetés au vent. C’était des mots heureux, des mots légers et calmes. — Ces mots riants comme des sylphides emplissaient de plaisir mes journées et mes nuits.
J’étais le jardinier des joies et des espoirs, l’ouvrier consciencieux chérissant l’arrosoir. J’étais l’ami des vers qui aéraient ma terre. Artiste intransigeant, mon travail savait plaire. Au matin j’embrassais mon parterre de violettes, et tout autour de moi se mettait à la fête. J’étais un homme heureux...
Mais depuis hier, tout a pourri. L’herbe a jauni ; les fleurs se fanent ; même mon soleil s’est obscurci. Pourtant je n’inventais rien de mal. De l’aurore au couchant mes mains savaient y faire. Je jouissais de mes mots, ces mots souriants et chauds qui requinquaient ma terre — les oiseaux par dizaine venaient se reposer à l’abri des bosquets que j’y avais plantés.
À présent je contemple l’œuvre d’une vie, et il ne reste ici qu’un tas de paille fumant. L’odeur est si puante que tout à l’entour fuit. Les vers y ont crevé ; je suis seul à ma porte... Je constate en pleurant qu’il n’y a rien d’ami ; rien de beau ni de tendre. Mes vers l’étaient pourtant... Se peut-il qu’aveuglé par mes jolis sonnets je n’ai pas remarqué qu’au fond je me trompais ?
Maintenant que je suis las, sans plus d’arbres ni de fleurs ; sans jardin, délaissé ; maintenant que mon cœur saigne et que mes yeux sont secs de trop avoir pleuré, se pourrait-il dès lors que je devienne poète ? Se peut-il que la source où s’abreuvent mes écrits soit le sang de ma terre et non ses jolis fruits ? Que des noirs souvenirs reclus dans les ténèbres une envie de créer reconstitue sa sève ?
Admiré jusqu’alors pour mes gentils poèmes je deviens désormais le paria, le damné. Reconnu jusqu’ici comme un savant rimeur je finirai maudit, noyé par le malheur. Je finirai maudit, mais j’aurai essayé — toute ma vie durant d’arracher à la mort les plus doux des baisers.