Une poésie s’offre à toi, sauvage et brutale comme aux premiers instants. Elle ouvre sa gueule de géante pour engloutir les nuages, l’aurore, les vents et le couchant. Elle se nourrit de toute la matière ; elle est anthropophage, comme toi.
Cette poésie redessine les visages. Des yeux verts ou bleus, marrons, noirs, scintillants, emplis d’espérances vaines. Des yeux gris refoulés par la nuit, encore chauds des brumes effacées ; reconnus, par hasard — affolés.
C’est une fleur de voyage. Tendue vers l’horizon, tournant d’inquiétantes pages, elle vérifie les armes et prépare les potions. Rien ne peut la dompter — rien ne construit sa cage.
Rien ne peut la troubler. Pas même ces doux mirages qu’on vit sans y penser ; au charme désuet, aux larmes à peine voilées. Pas même ces tristes rires, ou la bête qui se terre. Rien ne peut l’affaiblir ni la déboussoler.
Cette poésie sortie de nulle part et qui va n’importe où — cette plante carnivore —, qui pourrait l’arrêter ? Que des pensées la frôlent, d’un coup elle les dévore. Une idée, une envie, une colère, un souci ; tout sera digéré.
Regorgeant de lumière, elle projette des ombres sentinelles des enfers — Elle fabrique les mondes d’où se pendront les anges :
Des cités déchirées aux frontières éphémères ; érigées dans le sang, conçues dans la poussière. Des châteaux pris en terre comme des herses rouillées. Des plaines stériles aux yeux secs. Un soleil de plomb.
L’enfant qu’on perd. Le beau, le moche, la lie, le laid, le sale, l’oubli. Des pluies gorgées de fiel. Des vents chargés de grêle. — Le manteau carnassier du temps, la faille originelle, le cratère, le volcan...
***
Ce qui chancelle puis s’égare, je le dépose aux pieds charmants. J’arrose enfin ces corps brûlants, et que leurs lèvres poussent au ciel. À la chaleur de mes soleils, je te dédie ces libations.